« Alors ce nouvel arc, il tire mieux que l'ancien ? » demanda Aurore à Ambre pour briser le silence dans lequel elles marchaient depuis bientôt cinq minutes.
« Tu as fait des merveilles ! Tu serais toi-même surprise de voir à quel point il me va bien ! Je suis quasiment sure que je pourrais te battre avec celui-ci ! » Aurore avait toujours été meilleure que sa s½ur avec les armes de précision, et le tir à l'arc était sa spécialité. Pour progresser dans cette discipline, il n'était pas rare qu'Ambre lui lance un défi, même si à chaque fois, c'était un échec.
« On fera un essai en arrivant si tu veux...mais ne te berce pas trop d'illusions... J'ai encore perfectionné et mon arc et mes tirs hier. », La taquina Aurore.
Le reste du trajet fut occupé de discussions endiablées sur les cours et leurs futurs respectifs, ainsi que de chamailleries fraternelles. C'est donc en riant qu'elles passèrent la porte du château.
« Maman ? On est rentrées ! », Cria Ambre. Mais aucune réponse ne lui parvint. Elle allait réitérer quand sa s½ur lui mit une main devant la bouche pour l'en empêcher.
Quelque chose n'allait pas. La maison était calme, beaucoup trop calme. D'ordinaire, elles étaient accueillies par des domestiques qui leur disaient de ne pas garder leurs chaussures sales, qu'elles devaient vite monter faire leurs devoirs et d'autres consignes, dont elles ne tenaient en général qu'à moitié compte. De plus, depuis qu'elles avaient passée la grille d'entrée du parc, Aurore n'avait vu aucun des gardes de la famille, les Archanges, patrouiller où que ce soit. Elle s'était dit que peut être ils étaient sur d'autres secteurs, mais elle commençait à redouter quelque chose. De plus, son sixième sens de combattante aguerrie lui indiquait qu'elle devait se tenir sur ses gardes.
Elles déposèrent leurs sacs dans un placard, en les camouflant avec des vêtements puis, à pas feutrés, avancèrent dans la maison. Chacune d'un côté du grand couloir central, elles vérifiaient chaque pièce devant laquelle elles passaient. Toutes étaient désertes. Ambre commençait à ressentir elle aussi le danger, elle aurait voulu courir dans toute la maison, crier que quelqu'un donne signe de vie quitte à devoir se battre. Elle était une excellente combattante et elle le savait, mais elle n'était pas stratège, comme sa s½ur, elle préférait foncer dans le tas, à l'instinct. De peur, elle devait bien se l'avouer, de renoncer si elle réfléchissait trop longtemps. Aurore au contraire, pensait tous ses mouvements, assurait chacun de ses pas, et passer ses heures libres à échafauder les stratagèmes les plus efficaces pour tromper la vigilance des Archanges, lorsqu'elle voulait sortir du château en pleine nuit. Jusque là, elle ne s'était encore jamais fait prendre, et Ambre plaçait une confiance absolue dans ses décisions. C'est pourquoi elle s'abstint de courir jusqu'à entendre enfin du bruit.
En arrivant devant la salle d'arme, Aurore fit signe à Ambre d'entrer, une fois à l'intérieur, elles s'équipèrent comme si elles allaient en cours de combat, d'attaque et de défense. Elles enfilèrent leurs armures de sérénite grise – ce matériau, plus léger que de la soie, était aussi plus résistant que le plomb ou l'acier – puis Ambre pris deux petits poignards, qu'elle accrocha l'un à sa taille et l'autre à sa cheville, ainsi qu'une corde faite de la toile très résistante d'une variété d'araignée que l'on ne trouve pas sur Terre. Elle allait prendre son arc quand Aurore lui fit signe que ce n'était pas la peine, elle avait elle-même son propre arc et ses flèches étaient bien plus redoutables que n'importe quelle autre arme. Elle avait aussi, passée dans son fourreau, un sabre légèrement courbé, qu'elle s'était elle-même forgé en alliage de sérénite grise et d'or blanc, pour lui donner une plus jolie couleur.
Elles sortirent de la salle d'arme ainsi équipées et continuèrent leur exploration, guettant le danger à chaque intersection, à chaque porte, à chaque pas. Tout était désert, même Salgo, le chat à deux têtes qui venait se blottir dans leur bras tous les soirs pendant qu'elles travaillaient, restait introuvable. Elles arrivèrent finalement au dernier étage, c'était là que se trouvaient les salles de réunion, en théorie, elles n'avaient pas le droit de monter jusque là, mais elles avaient toujours été extrêmement curieuse, et l'un des stratagèmes infaillible d'Aurore avait eu raison de cette interdiction, quelques années auparavant. C'était donc la seconde fois qu'elles s'aventuraient dans ce couloir, elles redoublèrent donc de vigilance, afin de conserver le temps de fuir car elles n'avaient aucune idée des endroits où elles pourraient se cacher s'il le fallait. Elles n'eurent pas à aller bien loin, des bruits émanaient de l'une des premières salles de réunion. Elles s'avancèrent jusqu'à entrevoir de la lumière, puis s'approchèrent de la porte aussi silencieuses que deux félins guettant leur proie. Ambre entrouvrit très légèrement la porte, leur permettant d'observer l'intérieur. L'immense salle était en pleine effervescence, tout le monde était là, les domestiques étaient plongés dans une discussion enflammée qui semblait les inquiéter au plus haut point, alors que les Archanges s'affairaient nerveusement autour des portes et des fenêtres en regardant frénétiquement dehors.
« Aurore, tu crois qu'ils vont nous voir ? Ou nous entendre ? » Demanda Ambre. Elles avaient récemment appris la technique qui leur permettrait de communiquer par la pensée, et elles excellaient lorsqu'il s'agissait de discuter entre elles. Mais pour l'instant, elles étaient incapables de dire combien de temps elles tiendraient sans se faire repérer.
« Pas si on fait attention. » lui répondit Aurore.
« A ton avis, qu'est ce qu'il se passe là-dedans ? »
« Je ne sais pas, mais une réunion pareille ne doit pas être anodine, j'ai même cru voir une des membres du Conseil Elémentaire tout à l'heure. C'est étrange je n'avais jamais vu une réunion aussi hétéroclite... »
« C'est vrai que tous le monde semble avoir été convié aujourd'hui, et puis, tous les Archanges ont du quitter leurs postes au même moment... Tu pense qu'on pourrait entrer ? »
« Pas tant que l'on ne sait pas ce qu'il se passe. » Aurore était sure d'elle et Ambre prête à la suivre. Elles attendirent donc que les choses deviennent plus claires.
« Regarde ! », héla Ambre dont le regard était rivé sur un homme qui venait de se lever pour prendre la parole. Elles l'observèrent attentivement, il était grand, chauve, et contrairement aux autres, il ne travaillait pas au château, et n'y avait sans doute jamais mis les pieds avant aujourd'hui. Les deux s½urs ne l'avait jamais vu, à moins qu'il ne soit venu uniquement lorsqu'elles étaient absentes, mais c'était peu probable, puisque tous leurs horaires étaient aléatoires. Pourtant, tout le monde semblait le connaître dans la salle, même les Archanges ne se méfiaient pas vraiment de lui, c'était étrange, mais il paraissait respecter par son auditoire. Lorsqu'il fit signe à l'assemblée de s'asseoir, tous obéirent et il attendit le silence pour commencer à parler. Cet homme avait l'habitude des discours, cela ne faisait aucun doute.
« Tu le connais ? » demanda Ambre à sa s½ur.
« Je ne sais pas, mais son regard est effrayant, on dirait presque qu'il n'a pas d'âme... » Ambre regarda Aurore et cru percevoir une expression de peur pendant une seconde. Non elle était certaine d'avoir lu de la peur dans les yeux de sa s½ur pour la durée d'une seconde, mais c'était impossible. Depuis quinze ans elles faisaient tout ensemble et jamais, non jamais, Aurore n'avait manifesté de signe de peur. Tout juste de l'appréhension, et encore, il fallait que la situation soit vraiment dramatique. Ambre l'avait toujours admirée pour son sang-froid. Elle aussi était courageuse, mais avant chaque combat, elle avait peur, et cela se voyait pour qui savait regarder, elle ne possédait pas la retenue de sa s½ur, ce qu'elle ignorait, c'est que de son côté, Aurore enviait cet expression d'humanité qu'était la peur avant un combat. Car c'était cette même humanité qui pouvait faire hésiter à voler une vie, mais elle, elle avait été formée pour devenir une meurtrière professionnelle, et ces vies avaient beau être des menaces, elle aurait préféré ressentir quelque chose en les détruisant.
« Mes chers amis, » commença l'inconnu d'une voix mielleuse qui ramena les jumelles à la réalité, « Aujourd'hui nous avons tous connu un drame terrible et je compatit à la douleur qui doit être la votre. Je sais que pour vous qui la connaissiez si bien, cette nouvelle est difficile à croire, mais notre reine est décédée ce matin des suites d'un terrible accident. – un murmure parcouru la salle mais fut rapidement balayé par un geste de l'orateur – Il n'est pas simple pour moi de vous annoncer ce qui va suivre, car je sais à quel point vous respectiez Constance. »
La seule chose qui faisait que les deux petites espionnes cachées derrière la porte ne s'effondraient pas, était le désir de savoir comment leur mère, qui était la meilleure combattante qu'Eclydéa n'ait jamais connu, avait pu succomber « des suites d'un accident ». Ambre était au bord des larmes mais Aurore faisait tout pour rester concentrer et mettre sa peine de côté, elle savait que si elle craquait, sa s½ur la suivrait, et plus elle observait cet homme, plus le danger qu'elle pressentait s'accentuait en elle. Elle devait encaisser le choc et tenir, au moins jusqu'à ce qu'elle soit sure qu'elles ne risquaient plus rien.
« Vous n'êtes pas sans savoir que depuis quelques temps, un traitre avait infiltré les forces armées d'Eclydéa, un enquête a donc été ouverte afin de trouver ce traitre et de le faire comparaitre. Et vous n'ignorez pas non plus que Constance voulait, plus que tout autre découvrir l'identité de celui qui menaçait la sécurité de son monde. Alors lorsque nous avons appris la nouvelle de son décès, tous nos espoirs de voir bientôt cette personne arrêtée furent anéantis. Mais en poussant plus loin nos recherches sur le lieu de l'accident de la reine, nous avons trouvé toute une série de documents qui ne laissent aucun doute sur le sujet, Constance était le traitre. » Le murmure qui s'était peu à peu instauré devint vacarme et l'homme se rassit pour attendre que le calme revienne. Mais les deux s½urs n'écoutaient plus, elles étaient comme ahuries, elles ne pouvaient pas croire ce qu'elles venaient d'entendre. C'était inimaginable ! Qui croirait de telles horreurs ? Elles savaient tout de leur mère, jusqu'à ses plus impardonnables erreurs, et elles savaient que ce qui venait d'être énoncé ne pouvait être que faux, comment cet inconnu osait t'il salir ainsi la mémoire de leur mère, quelques heures à peine après son décès ? Et après de pareilles élucubrations, Ambre et Aurore commençaient à se demander sérieusement si l'annonce de la mort de leur mère n'était pas un autre mensonge. Le calme était à peu près revenu, tant dans la salle que pour les nouvelles propriétaires de la demeure, lorsque l'homme repris la parole.
« Il est évident que nous ne pouvons laisser les Explorateurs sans voix au gouvernement et qu'il faut renommer un chef des Anges. Je tenais à vous l'annoncer avant tout autre chose car cela vous affectera tout particulièrement... » Il fut interrompu par une femme d'un certain âge qui se leva.
« Voulez vous dire que vous désireriez nommer une sorte de gérant, dans l'attente de la fin de la formation des princesses ? » C'était la voix d'Aora, elle était de dos, mais les deux jeunes filles reconnurent sans peine la nourrice qui les avait toujours choyées et instruites.
« Vous comprendrez, j'en suis sûr, que nous ne puissions prendre le risque de mettre au pouvoir des enfants si jeunes et peut être corrompues par les desseins de leur mère. » Il dut élever la voix pour finir sa phrase. « J'en suis sincèrement désolé, croyez le bien, mais lorsque vous verrez les princesses, il faudra les livrer aux Archanges afin de nous assurer qu'elles ne trahiront pas les intérêts de notre monde. » Il dut presque crier pour faire entendre sa justification « C'est une simple mesure de précaution, j'espère que dès que nous aurons fini les tests, elles pourront faire leur deuil et prendre la place qui est maintenant la leur... » Il ne put terminer tellement le brouhaha réprobateur était dense.
Ambre ne le supportait plus, elle allait entrer et faire un carnage, mais sa s½ur l'attrapa par le bras et l'entraina en courant vers les escaliers qu'elles descendirent quatre à quatre. Elles atteignirent le niveau de la salle d'arme où Aurore poussa sa s½ur avant d'entrer et de fermer la porte à clef derrière elle.
« Prends autant d'arme que tu pourra en porter, uniquement celles dont on sait se servir. » dit-t-elle calmement à sa s½ur en s'exécutant elle-même.
Ambre obéit et prit le maximum d'armes courtes qu'elle pouvait fixer à sa tenue, puis commença à rassembler celles qu'elle trouvait. Aurore avait déjà fixé épées et sabres sur sa propre tenue et récupéré son meilleur arc et rassemblé dans un étui toutes les flèches qu'elle avait pu trouver.
« Non, ne prend rien qui t'encombrerai, juste ce que tu pourras porter » lança Aurore en regardant sa s½ur s'acharner à faire tenir le maximum de lames dans une seule main. Puis elle poussa la petite trappe qui joignait l'extérieur, à condition d'être capable de désescalader cinq étages sur un mur lisse.
Comme elles étaient toutes les deux de très bonnes acrobates, elles atterrirent en bas en quelques foulées vertigineuses. Puis Aurore se dirigea vers les bâtiments les plus éloignées du château.
« Où tu vas, c'est par là la sortie ! » lui hurla Ambre par la pensée.
« Tu compte aller où, à pied, chargée comme un dragon d'Origan ? Et sans eau ni nourriture bien sur ! » Lui répondit t'elle dans un murmure ironique. Le ton était si intransigeant qu'Ambre ne tenta pas de réponse et suivit sa s½ur en direction des écuries.